LIFE IN STILLS (Les épreuves d’une vie)

LIFE IN STILLS  (Les épreuves d’une Vie) – 2011

Tamar Tal – 1h

Âgée de 96 ans, Miriam Weissenstein n’aurait jamais imaginé devoir faire face à un nouveau chapitre de sa vie. Mais lorsque Le Pri-Or PhotoHouse (studio et magasin de photographies), travail de toute une vie de son défunt mari Rudi – est menacé de démolition, cette femme intransigeante aux idées bien arrêtées sait qu’elle aura besoin d’aide. Sous l’ombre d’une tragédie familiale, une relation particulière se forge entre Miriam et son petit-fils, Ben, alors qu’ils joignent leurs forces pour sauver la boutique et son million de négatifs, témoins des moments les plus importants de l’Histoire d’Israël. Malgré un fossé générationnel et de nombreux conflits, Ben et Miriam embarquent dans un déchirant voyage, comprenant des moments plein d’humour et d’émotions – un voyage nécessitant beaucoup d’amour, de courage et de compassion.

Le premier documentaire de Tamar Tal, jeune photographe et documentariste originaire de Tel-Aviv.

Le long métrage documentaire de la réalisatrice israélienne Tamar Tal, dont le titre en français est Les épreuves d’une vie , est un film intime et touchant, graveur de mémoire. Sorti sur les écrans il y a deux ans, il porte des noms différents selon la langue : HaTsalmanyia, « le magasin de photographies », en hébreu ; Life in Stills,  (la vie en photos), en anglais. Ce superbe film continue à enthousiasmer la critique et à remporter les prix prestigieux qu’il mérite amplement (au moins une quinzaine à ce jour, dont l’Oscar israélien du meilleur documentaire). Produit par Barak Heymann (les frères Heymann sont connus pour leurs excellents films à caractère social) et tourné à Tel Aviv, il traite non pas de problèmes politiques, mais du destin d’un studio et magasin de photographies mythique appelé Pri-Or PhotoHouse. Pri-or, « fruit de la lumière » en hébreu, est un nom qui n’est pas sans évoquer le livre que Barthes consacra à la photographie, La Chambre claire, et cette idée de la photographie en tant qu’empreinte lumineuse de ce qui a été : un art de mémoire.

Les épreuves d’une vie racontent des histoires enchâssées, celle d’une ville, d’un pays, mais aussi d’une famille, et d’êtres exceptionnels, de par leur résilience. Le documentaire témoigne de la relation hors du commun existant entre la propriétaire et fondatrice de Pri-Or PhotoHouse, Miriam Weissenstein, âgée de quatre-vingt seize ans, et son petit-fils, Ben Peter, la trentaine, qui a commencé à diriger l’affaire familiale avec sa grand-mère quelques années avant que celle-ci ne s’éteigne, à l’âge de quatre-vingt dix-huit ans. Une relation très forte et compliquée les unit, au-delà des liens familiaux : elle se fonde non seulement sur un idéal partagé, celui de la préservation de l’extraordinaire travail du photographe Rudi Weissenstein (1910-1992), le feu mari de Miriam ; mais aussi sur une fidélité absolue, inconditionnelle, car sans celle-ci, l’ombre de l’insupportable tragédie qui les a frappés les aurait engloutis.

Le film de Tamar Tal est dédié à la mémoire de Michal Peter (mère de Ben et fille de Miriam), avec qui Miriam avait une relation lumineuse et qu’elle appelait ha néshama sheli, « mon cœur et âme ». Le portrait en noir et blanc de cette femme rayonnante et souriante apparaît souvent à l’arrière plan, que ce soit au studio ou à l’appartement de Miriam. Tamar Tal a inséré dans son documentaire des séquences de films tournés en Super 8 par les parents de Ben, « pour essayer de raconter l’histoire de la façon la plus complète possible », dit-elle dans un entretien qu’elle m’a accordé. L’une d’elle suit une scène se déroulant au cimetière (anniversaire de la mort du couple – en 2003, le père de Ben tue sa mère avant de se suicider), et montre Miriam et Michal en train de mimer qu’elles se réveillent le matin, avec force bâillements et étirements. Leurs yeux rieurs pétillent de complicité. Une belle chanson de Naomi Shemer, que la mère de Ben aimait particulièrement, interprétée par Hava Alberstein, fait vibrer l’air – Shir Siyoum, (chanson de clôture) – : elle s’émeut de la brièveté des jours d’été. À aucun moment Tamar Tal ne s’appesantit sur le drame familial, qu’elle traite avec intelligence et retenue, à travers le filtre de la nostalgie des jours heureux, et avec l’aide d’une musique de fond très sobre, composée par Alberto Shwartz.

Dans l’une des scènes les plus émouvantes du film, on peut voir Ben le nez dans le goulot d’un vieux flacon de shampoing (déniché en faisant ses cartons en vue d’un emménagement chez son petit ami). Il hume et laisse parler les souvenirs : « Ceci… est le shampoing (soupir)… 2003… j’allais nager à la piscine, je faisais deux kilomètres de longueurs à chaque fois, à la piscine de l’Université Ouverte, c’était l’été… puis mes parents sont morts et j’ai arrêté d’y aller… et il me reste ce flacon ». Et l’on apprend aussi qu’il a encore, dans des cartons, ses vieux jouets, ainsi que les vêtements de ses parents.

Tamar Tal voit cette photothèque comme un « dépositoire de vies », et c’est bien de cela qu’il s’agit : de photographie en tant qu’enregistrement des événements et des personnes qui y ont participé. Il s’agit de référence, mais aussi d’exhumation de ce qui n’est plus là : dans La Chambre claire, Barthes disait que la photographie avait quelque chose à voir avec la résurrection. À son instar, nous pouvons dire que les images de Rudi et Miriam Weissenstein contiennent ce qui a été (« attester que ce je vois a bien été », Barthes), empêchant de nier sa réalité et la validant. Cela n’est pas anodin dans le contexte de l’émergence et de la construction d’un état après la catastrophe de la Shoah.