THE CAKEMAKER

Ofir Raul Graizer – 2017 – 1h44


Sarah Adler, Roy Miler, Tim Kalhof

Pâtisserie attirante à Berlin et un café gourmand à Jérusalem

La devanture chatoyante de la pâtisserie de Thomas (Tim Kalkhof) attire l’œil comme les gâteaux savoureux exposés attisent la gourmandise. Parmi les clients, Oren (Roy Miler), un homme marié israélien, séjournant régulièrement à Berlin pour des raisons professionnelles, est aussi un amateur inconditionnel d’une spécialité du jeune pâtissier, le ‘Forêt noire’. Et, insensiblement, le rapprochement gourmand se meut en liaison amoureuse, simple, évidente et secrète. En dépit de ce partage et de cet épanouissement réciproque, Oren (qui est aussi père d’un garçon) n’a pas l’intention de rompre avec sa femme et sa famille ni de changer de vie. Après un nouveau retour dans son pays, Oren ne donne plus signe de vie et Thomas, blessé et intrigué par l’absence de réponse aux messages laissés sur le téléphone portable de son amant, décide de partir pour Jérusalem et d’enquêter sur place.

Sans révéler qui il est ni d’où il vient, il se rend au café tenu par Anat (Sarah Adler), la veuve et la mère du fils de son amant. Il comprend qu’Oren est mort dans un accident de voiture, une nouvelle que Thomas reçoit sans pouvoir manifester le chagrin suscité par cette perte. Alors que nous ne pouvons démêler ses raisons véritables, nous voyons le garçon, au visage poupin et au regard doux, se faire embaucher comme plongeur dans le café d’Anat. La confiance s’installe, l’affection et l’attirance retenues aussi. Thomas propose alors de confectionner des pâtisseries, lesquelles suscitent l’engouement grandissant des clients, en dépit de l’hostilité manifeste de la famille de la jeune femme.

« The Cakemaker » ne se réduit pas , en tout cas, à l’enquête policière d’un jeune allemand sur les traces d’un amour défunt, dans un pays, Israël,  et une ville, Jérusalem,  qu’il ne connaît pas, au sein d’une famille dont il ne partage ni les codes sociaux ni les croyances.

Poésie de la forme, subversion de l’amour

La fiction aborde en effet de façon subtile les différentes facettes transgressives de l’amour en interrogeant la notion de trahison, en soulignant l’ambivalence des sentiments des deux protagonistes, sans jamais les juger. Ainsi le fantôme d’Oren (l’être aimé, le disparu) hante-t-il le présent de Thomas et d’Anat avant qu’ils ne tombent amoureux l’un de l’autre et cette hantise se poursuit lorsqu’ils deviennent amants. Comme s’ils partageaient inconsciemment la blessure d’un deuil commun, une faille secrète qui ne les empêche pas de vivre sincèrement ce nouvel amour.  Et la mise en scène, par le jeu des aller et retour entre nappes de passé et instants vécus au présent, met au jour l’ampleur des bouleversements intimes.  La variété des points de vue nous permet, d’un côté, de saisir le chagrin solitaire de Thomas en deuil silencieux d’une liaison clandestine, son trouble lorsqu’il s’éprend d’une femme ‘interdite’. La construction croisée permet, de l’autre côté, de comprendre les contradictions de la société israélienne, le poids de la tradition religieuse et des conventions dont Anat doit s’affranchir pour devenir libre et aimer à nouveau.

A ce titre, la pâtisserie comme mode d’accès aux autres, expression du plaisir et vecteur du désir, au-delà du langage, prend une importance primordiale en conférant au mélodrame le sens de la joie, le goût de la vie. Des sensations souvent renforcées par les variations chromatiques de l’environnement, les deux villes passant successivement des tons chauds aux couleurs froides au gré des flux et reflux des affects des deux héros.

« The Cakemaker » d’Ofir Raul Graizer nous offre donc un mélodrame d’une sensibilité extrême, dans sa proposition originale d’une définition de l’amour qui évolue sans cesse sous nos yeux. La fiction sans esbroufe remet en cause nos préjugés et nos idées reçues sur un sentiment qui n’est pas réductible à une orientation sexuelle, à des codes sociaux, à des principes moraux. Les ressorts cachés de l’histoire interrogent aussi la fidélité et l’engagement inhérents au pacte amoureux. Nul doute, « The Cakemakers » nous invite à savourer l’amour sans tabous, à travers la célébration, pudique et délicate, de son pouvoir subversif.

D’après des faits réels Le réalisateur s’est inspiré de la double vie que menait un homme qu’il connaissait. À la mort de ce dernier, son épouse a dû surmonter son deuil puis la douleur d’avoir été trahie par son mari qui la trompait avec des hommes depuis des années : « Comment faire le deuil d’une personne qui vous a menti ? C’était la question principale que je voulais aborder, de différents points de vue et notamment de celui de l’amant secret, un personnage fictif. Il ne peut pleurer la mort de son amant, il n’a ni cimetière, ni famille, ni enterrement. Sa tragédie à lui n’a pas de voix. Et je souhaitais que les deux personnages puisse échanger, je souhaitais leur donner une voix, dans un endroit important: la cuisine. »

Les acteurs

Le réalisateur Ofir Raul Graizer  a jeté dès le début du projet son dévolu sur Sarah Adler. Il l’a rencontrée dès 2012 afin de lui raconter l’histoire alors que le film n’était encore qu’à l’état embryonnaire. Quant au rôle de Thomas, il a visionné des centaines de démo d’acteurs, en vain, jusqu’à ce qu’il découvre celle de  Tim Kalkhof, qui jusque-là avait fait ses preuves à la télévision. Il lui a demandé de prendre du poids pour le rôle : « Il était seulement trop mince et beau. J’avais besoin qu’il soit un peu potelé, pour dégager une sorte de visage de bébé. Je lui ai alors appris à cuisiner et je l’ai encouragé à prendre huit kilos. Il me fallait transformer l’acteur en personnage. C’était le défi, et il l’a fait merveilleusement. »