VALLEY

Sophie Artus – 2014 – 1h25

Naveh Tzur, Joy Rieger, Roy Nik, Maor Schwitzer

Dans une ville du nord d’Israël, nous rencontrons trois adolescents de 17 ans aux univers singuliers : Josh très perturbé, agressif, est attaché à son petit chien, Linoy rêve d’être actrice sans être soutenue et David, nouveau venu en ville, vit à travers les livres et la musique, et reproche à son père la mort de sa mère. Les trois adolescents sont confrontés à la violence chez eux et à l’école. Ils vivent dans un monde de cruauté et de beauté où le désir de mourir ou de vivre va marquer leur destin.

L’amour, la violence et l’amitié sont les principaux sujets abordés par Sophie Artus dans son premier long métrage, Valley, qui a remporté deux prix au Festival de Haïfa le mois dernier et qui était parmi les 18 titres sélectionnés en compétition au Festival Nuits noires de Tallinn.

David déménage avec son père dans une nouvelle ville. Il doit repartir à zéro, dans une nouvelle école, avec de nouveaux amis. C’est un jeune homme silencieux et timide dont la mère s’est suicidée, et qui utilise la musique et la lecture pour se retirer du monde. À l’école, il rencontre Josh, un gars arrogant  et intimidateur au début, mais fondamentalement bon. Son comportement découle de la violence psychologique et physique que son frère aîné lui inflige, c’est une manière de défouler sa colère sur les autres. Linoy, une autre camarade de classe, complète le trio des personnages principaux du film, mais quand elle tombe amoureuse de David, elle va devenir cause de discorde entre les deux amis, tous d’eux épris d’elle.

L’intrigue se déploie entre l’école, la maison de David et les bois. La musique, angoissante, intensifie l’atmosphère tendue qui règne dans le film. La violence ambiante va mener à un acte désespéré. The Valley décrit un monde dans lequel l’adolescence n’existe pas, car il faut grandir rapidement, et dans lequel des sentiments comme l’amour et l’amitié sont les seuls moyens d’évasion. Les images de violence sont fortes, mais entrecoupées de moments d’amitié et d’amour. Cet équilibre crée une expérience profondément touchante. Un film sincère et brutal.

 

INTERVIEW

 


Sophie Artus, DE L’ENSEIGNEMENT AU MONDE DU CINÉMA : LE PARCOURS ATYPIQUE D’UNE RÉALISATRICE ENGAGÉE

9 août 2016

 

Des années de professorat et d’observation de la jeunesse israélienne ont amené Sophie Artus à envisager une reconversion audacieuse. Dans le 7ème Art ! Son premier film est inspiré en grande partie de son expérience douloureuse dans l’enseignement. Emek narre ainsi le parcours chaotique de trois jeunes adolescents pris dans l’engrenage d’une violence qui gangrène leur quotidien. Dans la rue, à l’école, avec leur propre famille : ce sont les rapports de force qui prédominent, tout le temps.

Un premier long-métrage qui n’est pas passé inaperçu avec une jolie moisson de prix récoltés dans les festivals internationaux. Retour sur le parcours singulier de cette réalisatrice, passée de l’ambiance délétère d’un collège difficile où elle enseignait la biologie aux plateaux de cinéma.

Vous êtes arrivée en Israël il y a une vingtaine d’années. Quels étaient vos projets et ambitions à l’époque ? Dans quel état d’esprit étiez-vous ?

Sophie Artus : Je suis arrivée en Israël en 1999. J’étais une petite jeune, étudiante et célibataire, avec un état d’esprit très enthousiaste ! J’ai fait une alyah assez spontanée et je me suis inscrite à l’Université Hébraïque de Jérusalem où j’ai entrepris des études pour obtenir une téoudat oraa (diplôme d’enseignement). Puis j’ai commencé un doctorat en neurobiologie.

Vous enseignez ensuite la biologie au collège. Vous vous retrouvez alors face à une jeunesse israélienne difficile à affronter au quotidien, avec de nombreux problèmes de violence. Avec le recul, d’où venait la faille selon vous ?  Du système éducatif ou d’une certaine démission des parents ?

S.A : Je veux d’abord préciser que les difficultés que j’ai éprouvées étaient notamment liées à mon parcours. Arrivée en Israël, je sortais de l’Université qui était un monde assez protégé. Quand j’ai obtenu mon diplôme et que j’ai voulu travailler, le premier poste que l’on m’a donné était dans une école difficile et je ne le savais pas. J’ai été choquée par l’attitude et l’agressivité des élèves. J’avais mes propres difficultés, qui étaient celles d’une ola ‘hadacha. Mon hébreu était ce qu’il était et je me suis retrouvée dans des classes très difficiles. Je ne savais pas comment m’en sortir. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas comment gérer ça et je n’y arrivais pas. Il y avait beaucoup de violence verbale, et aussi physique, des bagarres, bref, c’était une épreuve. Petit à petit, j’ai compris d’où venait cette violence. Pour certains élèves, il s’agissait d’une violence présente à la maison et qui ressortait à l’école. Pour d’autres, elle était indirectement générée par le système scolaire israélien qui ‘met les enfants dehors’ à partir de 13h30. Pour les enfants dont les parents ont la possibilité de payer des activités extra-scolaires, tout va bien. Mais les autres se retrouvent livrés à eux-mêmes et vivent beaucoup dans la rue.

Sur quarante-cinq minutes de cours, si j’arrivais à enseigner dix minutes, c’était déjà pas mal !

Quels étaient les défis auxquels vous étiez confrontée au quotidien ? Est-ce qu’il s’agissait de suivre coûte que coûte votre programme ou d’essayer d’abord de comprendre les difficultés de vos élèves en adaptant votre enseignement à la réalité ?

S.A : Ça n’était pas possible de suivre le programme. Et puis, aussi, les directives étaient claires : sur quarante-cinq minutes de cours, si j’arrivais à enseigner dix minutes, c’était déjà pas mal ! On n’attendait pas de moi que je fasse le programme, mais que je tienne les élèves. Il fallait tenir chaque heure ! Donc forcément, c’était adapté à la réalité. Et puis, il s’agissait de classes nombreuses, trente à trente-cinq élèves. S’occuper de chaque cas prenait du temps. Il y avait, à ce moment-là, un manque de moyens et de possibilités pour gérer des situations pareilles, surtout pour une prof qui débutait. Je n’étais pas la seule d’ailleurs dans ce cas. Et je ne me suis pas sentie soutenue par le directeur de l’école. J’avais certes mes propres difficultés, mais le problème était global.

Quel est le tournant décisif qui vous fait aller vers le cinéma ?

S.A : Je ne l’ai pas cherché consciemment mais je sentais que je ne pouvais pas continuer dans l’enseignement. Pas dans ces conditions-là. C’est sans parler du salaire, très bas pour un professeur débutant….  En France, je faisais du théâtre. Mais arrivée en Israël, la barrière de la langue a freiné ma passion. Un peu par hasard j’ai trouvé un cours à Na’hlaot qui apprenait aux gens à filmer, à faire de petits reportages, et j’ai intégré ce groupe. J’ai fait un premier court-métrage sur les colocataires avec qui je vivais à l’époque, qui a connu un certain succès et qui a été apprécié. Il est passé sur une chaîne de télévision. Je me suis sentie bien. J’aimais ça et j’ai décidé de changer de métier et de passer au cinéma. Je suis partie à Tel-Aviv pour étudier dans ce domaine et j’ai continué à enseigner pour gagner ma vie. Mon objectif était vraiment de passer au cinéma, et c’est ce que j’ai fait.

Mon cas était atypique : j’étais  une prof de biologie qui voulait faire du cinéma !

De votre passage à l’Université de Tel-Aviv pour étudier le cinéma, quels souvenirs gardez-vous ? Dans quelle mesure cela a-t-il été formateur pour la suite ?

S.A : Tout d’abord, cela m’a apporté une crédibilité. Parce que mon cas était atypique : j’étais une prof de biologie qui voulait faire du cinéma ! Après ces études, je n’avais plus besoin de justifier tout ce que j’avais fait auparavant, qui j’étais, d’où je venais, etc…

Comment monte-t-on un premier film en Israël ? Et sur ce type de projet, de sujet, avez-vous rencontré en pré-production des réticences, des frilosités ?

S.A : Bien sûr que j’en ai rencontrées mais je pense que c’est propre à tous les cinéastes. C’est difficile justement parce que les moyens sont limités. En tant qu’étudiante, j’ai pu réaliser des court-métrages.  Puis, quand j’ai écrit le scénario d’Emek, j’ai d’abord reçu une aide du Keren HaKolnoa (fonds de soutien au cinéma), et ensuite j’ai

trouvé un producteur qui a aimé le projet et qui m’a prise un peu sous son aile. Pour monter un film en Israël, on est obligé d’obtenir le soutien d’une fondation du cinéma. Il y en a plusieurs. Le processus est assez long, mais si le projet est retenu, on peut être financé à hauteur de 50 % du budget du film. Il faut alors chercher d’autres sources de financement, auprès des télés, par exemple. Il faut trouver la patience et le courage, mais pour moi cela s’est passé relativement bien. Concernant le sujet du film, je n’ai pas rencontré de réticences. Au contraire, les décideurs qui accordaient le financement ont compris qu’il y avait là un angle important.

Y-a-t-il des films références qui vous ont inspirée pour ‘Emek’ ? Qui ont provoqué votre désir de cinéma ?

S.A : Il y en a beaucoup. Pendant l’écriture, je pensais au film ‘Elephant’, une œuvre assez connue qui a obtenu la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2003 (sur un massacre commis dans un collège américain par un adolescent, ndlr). Ça n’a rien à voir avec mon film mais il y a cette même tension, on sait que quelque chose de dramatique va arriver. C’est aussi une histoire qui se passe dans une école, où des jeunes arrivent à s’introduire avec des armes. Par exemple, ‘La Haine’, de Mathieu Kassovitz, est aussi un film qui m’a inspirée. Le sujet est proche. Et là aussi, comme dans Emek, l’action se déroule en périphérie.

 

Dans votre film, il y a ce thème récurrent que vous creusez d’une adolescence en souffrance, avec des personnages sur le fil du rasoir, écorchés vifs. Comment avez-vous travaillé sur le plateau pour mettre les jeunes acteurs interprétant Josh, Linoy et David en condition ?

S.A : Bien avant le tournage, je me suis portée volontaire pour aller enseigner dans l’école où j’ai filmé Emek. J’y ai donné un cours sur le jeu d’acteur et cela m’a permis de m’imprégner d’une ambiance, même si mes élèves ne ressemblaient en rien à mes personnages. J’ai pu tester mon scénario, voir si ça parlait aux jeunes. Le vrai travail se fait au moment du choix de l’acteur, pendant les auditions. C’est important, car il faut savoir choisir les bons interprètes. Il y avait beaucoup d’acteurs excellents mais je cherchais des profils particuliers. J’ai emmené ensuite mes comédiens avec moi à Migdal HaEmek. On a vu l’école. Je voulais qu’ils ressentent le rythme et l’ambiance de l’endroit, de cette ville. On a fait ensuite beaucoup de répétitions et d’improvisations. Même si elles n’ont pas été gardées dans les prises, cela les a beaucoup aidés. Ce sont des acteurs doués, très impliqués, qui croyaient à l’histoire, aux personnages. C’était, pour tous, leur premier film au cinéma et ils voulaient donc donner le maximum d’eux-mêmes.

Comment avez-vous appréhendé l’accueil du public et de la critique en Israël ?

S.A : Avant même que le film ne sorte, il a été d’abord dans beaucoup de festivals à l’étranger. En Israël, il a aussi été sélectionné au Festival de Haïfa où j’ai gagné le Prix du Meilleur Premier Film et le Prix du Meilleur Acteur et d’autres prix ont suivi à l’étranger. Je savais que le film parlait aux gens, les sensibilisait, les faisait réfléchir.

C’est sûr qu’être ola ‘hadacha est une difficulté en soi. Parce que finalement, on arrive un peu de nulle part

Quels sont vos prochains projets ? Y a-t-il des rôles, des thèmes que vous souhaiteriez aborder aujourd’hui en tant que réalisatrice ?

S.A : Je suis assez intéressée par le thème du social en Israël. Mon film ‘Emek’ est dans cette veine et le prochain projet sur lequel je travaille en parle aussi, mais pas chez les jeunes. Du point de vue de la narration, ce sera assez différent et le ton sera aussi plus léger.

Que conseilleriez-vous à une personne qui souhaiterait réaliser son premier film ? Qu’est-ce qui vous semble essentiel pour mener un projet à bien en Israël ?

S.A : En ce qui me concerne, je veux continuer à faire des films en Israël et à tourner en hébreu. C’est sûr qu’être ola ‘hadacha est une difficulté en soi. Parce que finalement, on arrive un peu de nulle part. Mais je n’ai jamais senti que je n’irais pas au bout du projet à cause de ça. Pas du tout. C’est néanmoins difficile de s’intégrer, et le fait est qu’il y a très peu de cinéastes olim ‘hadachim qui font partie de ce milieu-là. Mon conseil, c’est qu’il faut faire preuve de beaucoup de patience. Le choix du sujet et du film doit être au plus proche du réalisateur. Choisir un sujet, une histoire à laquelle on croit, et qui semble même vitale à faire, et tenir bon. Parce que ça peut prendre quatre, cinq ou six ans pour faire un film ! Il faut pouvoir garder son énergie jusqu’à la fin, quelle que soit l’étape, avec les financiers, les producteurs, les acteurs, au montage… Cette force, il faut la conserver, sinon on ne peut pas arriver jusqu’au bout.